12h45. C’était l’heure de notre immanquable rendez-vous chez Tanti Akloui. Elle, c’est comme une deuxième mère pour nous. Il n’y a pas mieux que son « Akloui Zozo » cinq étoiles pour rafraîchir et revigorer après une épuisante matinée de travail. Les vendeuses de « Akloui » comme elle courent pourtant les rues de Silétépé. Mais le Akloui de Tanti Akloui, c’est ce qui se fait de mieux par ici. Sa bouillie avait une telle saveur, un tel parfum ! Je salive rien qu’en y pensant. Qui pouvait rester longtemps à son générique publicitaire ?

« Akloui Zogbon-a le oké !

Akloui Zozo !

Akloui super !

Mi va do zo lan mè »

Botokoin, Schopenhauer, Socrate et moi-même, Vincenzo, le politologue aux yeux gras, tous les quatre, ça fait des années qu’on boit du Akloui de Tanti  Akloui et on ne s’en lasse pas. Les mauvaises langues colportent des bobards selon lesquels notre Tanti Akloui userait d’une recette mystique pour que son kiosque soit si achalandé. Ça reste des bobards, de vilains ragots comme il s’en colporte tous les jours. Est-ce que je peux vérifier si oui ou non, elle y mêle ce qu’elle rejette chaque mois et qui sous-tend sa féminité ? De toute évidence, se retrouver chez elle pour deviser, n’est jamais du temps perdu. Car, son kiosk est devenu le carrefour des idées et le lieu de convergence de toutes les rumeurs qui circulent dans la ville de Silétépé. La dernier en date fait cas d’un supposé voyage aux Enfers de Son Excellentissime  Djↄlédji Gakpo Blindé 1er, surnommé par la plèbe « Kokou Sévère ». Une parenthèse de sens s’impose. En ma qualité sublime d’expert politologue, certes en maillot jaune, mais bourré de compétences et d’expertise, et en vertu des pouvoirs supra-sensitifs que le vin de palme confère à mes neurones, il m’arrive parfois, quand le trop-plein d’inspiration me chatouille le crâne, de faire des envolées syntaxiques et morphologico-grammaticales qu’il n’est pas facile au bas peuple de mes compères de saisir aisément. Je fais parfois exprès de corser le vocabulaire pour leur montrer qu’en matière d’analyses politiques, on n’est pas sur le même piédestal, même si on traîne sur les mêmes « Deux Roues » les mêmes clients à travers les mêmes rues sinueuses et tortueuses de Silétépé et alentour. Les récentes rumeurs comme il s’en colporte souvent font cas d’un supposé voyage vers l’Achéron de notre cher et Tout-Puissant Président « Kokou Sévère ». Ce genre de rumeurs macabres, on les doit aux impitoyables détracteurs du Citoyen-Le-Nombril-National qui deviennent légion depuis un moment.

Tous les jours, nous sommes là, ponctuels, fidèles à  notre messe quotidienne du Akloui zozo au pâté. Il s’en vient au kiosque, des Techniciens du « Deux Roues » comme nous et toute une clique éparse de gens venus se délecter du Akloui de Tanti  Akloui, un remède contre la fatigue, les soucis et le mal-être grandissant instauré par la situation socio-politique dans notre pays.

Ce jour-là, les débats allaient bon train. Chacun prêchait pour sa paroisse. Botokoin, en bon journaliste raté, brossa l’actualité politique avec un petit détour par les faits divers. Schopenhauer sirotait tranquillement son Akloui, imperturbable. Il se contentait de répondre des « Hum », «  Ah bon ! », « Hein ? », pour encourager l’intarissable verve de Botokoin. Pendant ce temps, moi je passais une commande supplémentaire de Akloui ; le Akloui de Tanti  Akloui, on ne s’en lasse jamais. Socrate, pour être plus précis, le doyen Socrate, parce que c’était le plus vieux du quatuor, paraissait anxieux et désintéressé de la revue de presse brillamment exposée par Botokoin. Il avait à peine touché à son bol de  Akloui. Voilà qui était intriguant.

– Que se passe-t-il, doyen ? Questionna Botokoin, froissé par l’apparente indifférence du doyen.

Schopenhauer et moi-même, enchaînâmes.

– Oui doyen, tu n’as pas l’air dans ton assiette.

– Mes chers compatriotes, commença le doyen à la manière d’un ancien président aujourd’hui farouche opposant, le pays va mal.

– Doyen, doyen, pétâmes-nous de rire. Les enfants ont encore fait quoi ? La tournée n’a pas été fructueuse ce matin ?

– Chers compatriotes, le pays va mal, je vous jure. Ah ! J’ai mal. Fit le doyen en esquissant une grimace.

Jusque-là nous n’avions encore rien saisi et brûlions d’impatience que le doyen vidât sa besace.

– Allez doyen, déculotte ta pensée. Tu nous fais languir, l’encourageai-je.

– Oui doyen, qu’est-ce qui va mal ? Dis-nous.

– Engeance d’égarés, génération perdue et sacrifiée sur l’autel de la dictature feinte. Comment pouvez-vous être si aveugles ? Vous n’êtes donc au courant de rien ? Vous ne remarquez rien ?

Les yeux écarquillés, nous nous étonnions de ce prologue plein de solennité du doyen, tout en nous demandant ce que pouvaient bien signifier ses allégations.

– Chers compatriotes, le pays va mal. Regardez votre bol de Akloui et dites-moi si le pays ne va pas vraiment mal.

Tanti  Akloui qui voyait où voulait en venir Socrate, pouffa de rire.

– Eh doyen pardon, pardon oh. Bois seulement et laisse-nous .Pardon.

– Tanti Akloui, tu sais bien ce que je m’en vais dire. Ces trois aveugles eux, n’ont rien remarqué.

– Pardon oh, répéta Tanti Akloui.

– Le pays va mal. Bande d’aveugles, regardez votre Akloui et dites-moi si en termes de texture et de quantité on n’en a pas connu mieux.

Schopenhauer, Botokoin et moi qui mangions tranquillement notre Akloui sans avoir noté aucun changement extraordinaire restâmes interdits.

Botokoin pouffa d’un rire sonore auquel répondit la violente hilarité de Tanti Akloui, de quelques clients habituels et de moi-même.

Schopenhauer, en bon dégustateur de Akloui, n’osa pas se mêler à cette explosion de rire.

– En effet, c’est le doyen qui a raison, reconnut Schopenhauer. J’ai remarqué un certain changement. On a connu Tanti  Akloui plus généreuse.

– Vous avez raison, reconnûmes-nous à notre tour. On a connu mieux.

Ce à quoi Tanti  Akloui répondit que ce n’était pas de sa faute si le prix des marchandises avait doublé voire triplé depuis l’avènement au pouvoir de Son Excellentissime Djↄlédji Gakpo Blindé 1er dont le mode de gouvernement peinait à faire l’unanimité.

– Ewéé, répliquai-je. Il vous a fait quoi ? Un enfant tombe-t-il malade, c’est Kokou Sévère, le pétrole est-il fini, c’est encore lui. A-t-on la diarrhée, c’est toujours lui. Maintenant, c’est encore à cause du PR que Tanti  Akloui ne nous sert plus du Akloui comme avant.

– Ça c’est vrai, me soutint-Schopenhauer. Y en a marre. Soyez responsables de vos actes. De toute façon, le chien a beau rêver, cela ne restera que dans son ventre.

C’est la phrase qui mit le feu aux poudres. Il n’en a pas fallu plus pour sortir Socrate de ses gonds.

– Ah ! J’ai mal. Ce pays va vraiment mal. Schopenhauer tu vas mal. Cette phrase me rend mal. Cette phrase est mal.

– Je confirme, soutint Botokoin, cette phrase est mal.

Un fonctionnaire du ministère du travail, militant avéré d’un des partis d’opposition qui, en fait, n’ont jamais pu s’opposer à quoi que ce soit, acquiesça comme un margouillat.

– En effet, cette phrase est mal. Celui qui l’a répétée est mal. Et celui qui l’a dite plus encore.

– Schopenhauer, comment tu peux dire ça ? S’offusqua le doyen. Cette phrase, c’est la cause de notre malheur. Tu es de quel bord finalement? Jadis, tu étais un farouche militant des Kolas Royaux. Tu faisais ma fierté. Aujourd’hui tu es perdu. Tu es devenu un vendu, un flagorneur de cette mouvance tortionnaire de la paix et du demos-kratein, que dis-je ?, de la noble démocratie qui gît sous perfusion depuis la prise du pouvoir par ce gouvernement liberticide et démocraticide. Ah j’ai mal ! Répéta le doyen en se versant une rasade de Akloui.

Junior Gilles GBETO

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