Je n’arrive ni à manger, ni à dormir, ni à empêcher mes mains de trembler. Dès que le soleil se lèvera, je quitterai cet endroit. Je quitterai ce lieu qui a vu ma vie carrément assujettie à la peine et à la souffrance. D’ailleurs ma vie, est-ce une vie ? Une vie où le bonheur ne se définit que par une brève euphorie « mondaine », qui m’aiderait tout simplement à oublier, quelquefois, ma condition d’homme souffrant et malheureux, en est-elle une ? Existe-t-il encore, dans ce monde de quelque part, une vie digne pour un pauvre handicapé ou, dirais-je, pour un handicapé pauvre ? Peut-être. Ce qui est sûr, c’est que ma vie ici est compliquée. L’envie d’y mettre fin traverse ma tête intermittemment. Mais je me console de temps à autre avec l’idée telle que les morts désirent encore revivre, même ceux qui ont vécu des millénaires. Les consolations ne suffisent point.

Elles aident uniquement à emmagasiner, dans le fond du cœur, souffrance, douleur et peine qui, si un jour atteignent leur summum, convoqueraient la mort. C’est la raison pour laquelle je partirai ailleurs, où la vie sera au moins soutenable. Mais où partir ? Cet autre endroit idéal, qui m’offrirait fort généreusement une vie en rose –au prorata de mes goûts, envies et ambitions-, où se trouve-t-il ? Sa quête n’est-elle pas vraiment utopique ? Peut-être bien. Mais les utopies sont à l’origine des révolutions. De toute façon, je refuse de croire à l’idée telle qu’il n’existe nulle part dans cette terre habitée une vie au moins soutenable, même si cette terre elle-même a accouché et allaité des gens qui n’hésitent plus de se faire la guerre pour n’avoir qu’une part plus grande des richesses du monde ou pour augmenter leur pouvoir. Je partirai demain. Ma destination reste encore totalement inconnue. Mais je le saurai en chemin. Je prendrai le bus et je descendrai dès que je trouverai cet endroit lénifiant pour mon âme sombre.
***
Je suis là, dans la nuit obscure, la tête délicatement posée sur mon lit bringuebalant et loin d’être confortable, en train de chercher des réponses aux éternelles interrogations qui sans cesse me taraudent l’esprit. Les exercices de réflexion sont d’autant plus difficiles que le lit est inconfortable. Mais c’est ce qu’il y a de plus méritant et de plus meilleur pour un démuni comme moi. A vrai dire, l’histoire de ce lit dépasse largement la mienne. Il appartenait à mon père. Il ne l’avait pas acheté mais c’est un riche bureaucrate d’Etat qui le lui avait offert au moment où il changeait ses meubles. Les riches baignent dans l’opulence. Ils renouvellent leurs meubles et leurs garde-robes fréquemment. Et, pour faire preuve d’un peu de bonté envers les damnés de la société, ils leur offrent les objets changés. Ils méritent tout ce qu’il y a de plus cher sur terre, même si leur richesse est uniquement acquise. C’est pourquoi les hommes n’hésitent plus d’abattre leur humanité pour avoir la plus grande part de la distribution des richesses terrestres. Mon père, c’est un hère. Moi, je suis un pauvre. En plus donc de ses traits physiques, j’ai aussi hérité sa pauvreté. Et d’ailleurs c’est comme cela que ça se passe ; les riches demeurent riches et les pauvres demeurent pauvres. Les lois morales et religieuses ont tout fait pour équilibrer le monde mais elles ont échoué. Les hommes, en tout cas la plupart de ceux qui ont une croyance religieuse, utilisent la Religion pour leurs propres intérêts souvent illicites, et chacun a sa propre morale. Mon père et moi sommes des opprimés de la société. Ma mère, elle est décédée. Il me dit tout le temps qu’elle était brave et elle aurait été très contente de moi si elle était encore en vie, du fait qu’avec mon handicap, j’ai quand même eu des diplômes. Mais ce que je retiens d’elle, c’est qu’elle a vécu et est morte dans la pauvreté. Mon père n’a pas épousé une autre femme depuis son décès. C’est difficile d’en trouver, pour un démuni comme lui.

Les femmes sont matérialistes. Ma mère en était une exception, elle aimait papa sincèrement. Nous habitons dans un taudis construit sur un terrain qui appartient à un capitaliste, à côté duquel coulent les égouts. Je suis un handicapé, ainsi comprenez-vous cher lecteur pourquoi j’ai dit que je suis un handicapé pauvre, c’est-à-dire que, physiquement, je suis né avec un bras et ma bouche qui semble tournée à l’envers, et, matériellement, je n’ai rien. Mais au moins, j’ai la chance d’avoir la main droite capable de manier un stylo et un clavier pour vous donner de mes nouvelles, cher lecteur. C’est ça donc. Sur le lit, j’ai fini par dormir ou tout au moins par fermer l’œil. Les méditations m’ont tâté et bercé et se sont transformées en images dans mon sommeil qui ne dure jamais.
Vers quatre heures,…

 

À SUIVRE …

 

Serigne FILOR

 

 

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