Osinoutin, avant cette date du treize Mars, n’avait de curieux que son sobre petit nom de quartier-abreuvoir. La vie ici se boit à grandes gorgées de monotone et d’ordinaire. Quelques décès d’octogénaires morts de vieillesse de temps en temps, quelques cérémonies de mariage, des baptêmes, parfois, venaient secouer le lourd drap d’ennui étalé sur ce quartier, l’un des plus vieux de Cotonou. Rien de bien grave ne s’était jamais passé ici. En tout cas, rien qui ait mis en émoi l’ensemble des quatre-vingt foyers éparpillés dans Osinoutin, rien qui mérite que les journaux nationaux y consacrent des manchettes enflammées. En termes de faits divers, les quartiers voisins de Zongo et d’Agla se chargeaient de cristalliser les curiosités et les indiscrétions les plus poussées. Agla alias Agla-Les- Bains, ainsi ironiquement appelé à cause des inondations qui, pendant la saison pluvieuse, transforment tout l’arrondissement en Venise tropicale, est connu pour les pêches miraculeuses de cadavres d’humains dans ses marigots. Quant à Zongo,  on dit qu’il abrite quelques cadors de la pègre cotonoise. Bien téméraire qui s’y aventure à certaines heures, dans certains coins.

Ce treize Mars pourtant, Osinoutin avait volé la vedette à tous ses voisins et figurait dans la rubrique faits divers de tous les journaux de la capitale économique. « DRAME A OSINOUTIN » titrait La Matinale, « SINISTRE SAMEDI A OSINOUTIN » affichait pour sa part Le PAYS. Sur les réseaux sociaux et dans les fora de discussions, on ne parlait que d’Osinoutin. Oxo 229, Atchakpodji Live,Kpakpato public, Infos à chaud, les pages les plus notoires pour relayer de telles nouvelles se chargeaient d’inonder la toile d’images et d’articles, pour alimenter leurs abonnés de l’affaire Osinoutin, le buzz du moment.

Debout sur ses vingt centimètres de jambes, le regard vide braqué sur le macchabée, Assénounkoun semblait profondément abasourdi, hébété par le désolant spectacle qui s’imposait à ses yeux. Ce n’était pas son genre de badauder. Sa petite taille lui interdisait de se mêler à ce genre de rassemblements d’indiscrets prêts à tout pour  ne rater aucune tierce de spectacle gratuit.Ce samedi matin pourtant, il s’était retrouvé, malgré lui,  parmi les premiers témoins de cette funeste découverte : dame Akuevisson morte, pendue par le cou à un arbre.

 Assénoukoun n’était pas que l’un des premiers témoins. C’est lui qui, avant tout le monde, avait fait la macabre trouvaille. Ce matin-là, à 6 heures et quelques grains, il s’en allait, de sa démarche clopine, prendre sa cuite matinale de whisky chez les Essoum, maison voisine à celle des Akuevisson. Là, il s’égayait le gosier et l’estomac avec du « sôtô de luxe » (ainsi surnommait-il l’eau-de-vie dont il se versait deux shorts chaque matin, moyennant pécune.) Arrivé à hauteur de chez les  Akuevisson, il tomba nez-à-nez avec le cadavre pendouillant de Tata Akuevisson. Surprise. Choc. Hébétude.  Catastrophé et ébaubi, Assénounkoun  ne put faire un pas de plus. Il croyait rêver. Que nenni ! C’était bien son amie, raide morte. Que faire ?  Crier ? Il n’en eut pas la voix. Pleurer ? Il ne le pouvait. Des passants matinaux, clique d’artisans se pressant de regagner leurs ateliers et binômes épars de fidèles allant assister à la messe matinale, ne tardèrent pas à découvrir, eux aussi, le drôle de fruit que portait en ce treize mars, le manguier des Akuevisson. Des cris déchirèrent aussitôt le silence du petit jour, cris mâles et femelles mêlés, stridents, plaintifs, terrifiés. Funestes cris qui faisaient échos à l’angélus tintinnabulé par la cloche de la paroisse locale. Très tôt, il s’amassa un  monde fou.  Komi Akuevisson, réveillé à son tour par le concert des « Ojé ! » « tchaxoxo ! »  sortit à son tour, baillant de fatigue, les yeux bridés.

_Que se passe-t-il ?  Interrogea le jeune homme, à la vue de la foule de gens qui formaient un cercle autour du vieux manguier.

Personne ne semblait avoir entendu sa question. Sans attendre de réponses, il se fraya un chemin entre les badauds. Heurtant au passage le buveur matinal toujours planté là, dans son hébétude, le fils adoptif de la défunte, dans tous ses états, à la vue de dame Akuevisson, fut foudroyé d’émotions. Déchirante scène : le jeune homme pleurant et criant, se mit à se rouler dans le sable gris d’Osinoutin, inconsolable.

Assénounkoun, impassible et comme frappé de paralysie, gardait les yeux fixes, le regard braqué sur le corps.

_ Année de merde, ruminait-il de temps en temps.

_2016 dégueulasse, fulminait-il.

Insipide 2016, en effet. Cette année était décidément coriace. Il fallait trimer deux fois plus pour se remplir les poches. Quant aux mauvaises nouvelles, elles semblaient toutes s’être donné rendez-vous pour cette année. Combien de fois son Nokia n’avait-il pas sonné pour l’annonce d’un malheur ! Comment perdre au lendemain, une personne  avec qui on discutait la veille encore ? Assénounkoun n’en croyait pas ses yeux.

Le commissaire Crépin Essèhoungbèssè et son équipe,  informés, avaient pris tout leur temps pour se rendre  sur le lieu du drame.  A leur arrivée, le corps déjà descendu et couvert de drap, gisait par terre, entourée de la badaudaille. Essèhoungbèssè et ses hommes, après constat et recueil des témoignages, conclurent à un suicide.

« Sale affaire de suicide ! » Ce n’est pas le genre d’affaire qu’affectionne l’homme fort du commissariat d’Osinoutin. Il n’aime pas les buzz de deux jours. Ce qu’il kiffe, ce sont les grosses enquêtes, rocambolesques, polémiques et bien médiatisées, le genre d’affaires pour lesquelles on multiplie conférences de presse et interviews, et où il est facile de gratter quelques billets verts ou violets, contre la promesse hypothétique de tirer tout au clair. L’affaire Osinoutin, en clair, n’en était pas une. C’était tout au plus un fait divers, un de plus, un banal acte de mort sur soi. Dame Akuevisson, deux ans après une première tentative infructueuse, avait cette fois réussi à mettre fin à ses propres jours. Pauvre dame qui visiblement n’avait pas encore digéré la perte de son mari !

 Les parents et alliés de la défunte n’avaient que leurs yeux pour pleurer. On s’était confondus en interrogations sans réponses et en vaines jérémiades : « Maman, tante, nièce pourquoi nous as-tu fait cela ? Pourquoi t’es-tu suicidée, tata ? »

_Suicide…Suicide…

Assénoukoun se fatiguait les méninges dans une gamberge de philosophe. Ses yeux furetaient partout.

 _Suicide…Suicide taoun, avait-il rétorqué lorsqu’on sollicita son témoignage. Qu’est-ce qui peut bien pousser une dame aussi pétillante de vie à vouloir mettre fin à ses jours ? Ça m’a l’air de tout, sauf d’un suicide. Ça sent le crime à plein nez, chef. Cette affaire n’est pas claire du tout. Hier encore, on s’était vus et parlé ! Impossible je vous dis. Incroyable !

Mais suffisamment vrai. Du moins, dans les apparences. Le tabouret à côté, la corde, c’était on ne peut plus clair que Tata  Akuevisson s’était suicidée. Assénounkoun, sonné et secoué persistait quand même à dénier cette évidence épousée par tous.

Cela faisait plus de trois ans qu’il connaissait Rita Akuevisson née Durango, la quarantaine, yeux perçants sans être indiscrets, teint clair, petite de taille, épouse de M. Akuevisson, ex fonctionnaire du ministère des mines. Ce dernier, parti trop tôt, l’avait faite veuve à trente-huit ans, sans enfant. Difficile destin pour la jeune femme qui, dévastée, avait tenté de se faire tuer par un camion puis de boire de l’huile à frein pour rejoindre son mari. Bon an mal an, les proches et parents, redoublant de tendresse et de soins, avaient réussi à  l’arracher à ses penchants suicidaires. Tata Akuevisson, peu à peu, avait repris goût à la vie. Refusant de déserter la maison de feu son mari, elle y habitait désormais avec Komi  Akuevisson, neveu de son époux. Difficile cohabitation. Le jeune homme, tour à tour échoué au bac B, ajourné au bac C et recalé au bac D avait l’art de compliquer la vie à son hôte. Cependant, généreuse à en paraître prodigue et d’une extrême bonté de cœur, Tata Akuevisson s’accommodait bien de sa présence quoiqu’elle ne manquait aucune occasion pour lui arracher ses vilaines habitudes.

A son arrivée à Osinoutin, Assénounkoun, avait tout de suite remarqué madame Akuevisson. Très tôt séduit, il avait alors recouru à ses vieux cours de drague, pour la conquérir. Peine perdue. La veuve n’était nullement convaincue par son profil. Il faut dire que cet Assénounkoun aime bien se frotter à des choses qui risquent de l’écorcher. Il a beau assurer avoir dans ses tiroirs de riches et insoupçonnables expériences, le bout d’homme cinquantenaire qu’il était ressemblait à une  simple croute de l’existence. Son amour pour le « d’adja » ( alcool de vin de palme distillé en pays adja », lui avait collé une réputation d’alcoolique. Ses fréquents soliloques le faisaient passer pour un demeuré. Lui-même, au-delà et contrairement  à tout ce qui se disait, se décrivait comme « un citoyen méritoire ». Il jurait par Sakpata, par Jésus et par Mahomet qu’il avait fait ses classes au département  de criminologie de l’Université de Nantes. Décrivait avec véhémence, à qui remettait cela en question, sa grandiose contribution dans l’affaire Dupont de Ligonnès. Livrait avec émotions ses faits d’armes aux côtés de la police nantaise dans la lutte contre le crime. Allégations que beaucoup ne prenaient pas au sérieux. De mémoire d’Osinoutinois, Assénounkoun, livreur de pure water le jour et gardien la nuit tombée, n’avait rien fait qui oblige à faire foi à ses péroraisons. Mais lui recommandait qu’on allât se renseigner sur ses exploits à Zogbo où il était carrément considéré comme un héros, après avoir mis la main sur un voleur de poussin. Il répliquait que, si les vilaines gens aux yeux rouges et noirs n’avaient plongé leurs regards pernicieux dans ses affaires, il serait sûrement à l’heure-là, quelque part dans un bureau climatisé du ministère de la Défense, à discuter du sort des voyous.

A SUIVRE…

Junior GBETO

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