Djoxodo, le bêchait-on. Tu as regardé trop de films, petit vieux, qu’on ajoutait.

Ainsi refoulé, le cinquantenaire s’en allait de sa démarche de chien castré, ruminant sa déception et maugréant contre le sort qui n’a pas toujours été  gentil avec lui.

_ Cette affaire de suicide est bien louche, monsieur le commissaire.

_Ah bon ?

_Je persiste et je signe. Ce n’est pas un suicide. Madame Akuevisson ne peut pas se tuer facilement comme ça.

_Monsieur,  je comprends tout à fait votre tristesse et votre déception de perdre une connaissance. Je compatis. Mais il s’agit bien d’un suicide. Les témoignages recueillis et le rapport du légiste confirment le fait.

_Rapport, mes fesses. Je vous dis qu’elle ne  s’est  pas  suicidée.

_Vous semblez bien sûr de vous. Auriez-vous des indices, des preuves qui corroborent ce que vous avancez ?

_Ah ! Épargnez-moi vos gros mots. Que « corroborent ». C’est à vous de trouver des preuves et d’élucider les affaires.

_Monsieur, vous voudrez bien contrôler votre langage. Vous n’êtes pas sous l’arbre à palabre ici.

_Je sais bien où je suis. Et je vous répète que la dame ne s’est pas suicidée.

_C’est peut-être vous qui l’avez tuée alors. Vous voulez peut-être passer aux aveux.

_ Je n’ai rien à avouer. Mais mon instinct ne me trompe jamais. Je sens quelque chose de louche. Je n’en reviens juste pas que vous n’ayez pas eu suffisamment de flair pour soupçonner un potentiel assassinat caché derrière cette histoire.

_Vous voulez peut-être m’apprendre mon métier… monsieur… je ne sais qui …

_…Assénounkoun Viawanou pour vous servir, connu au département de criminologie de Nantes sous le pseudo Malko de Maigret Poirot, surnom dû à mon flair légendaire et à mes exploits contre le crime.

_Monsieur Assénounkoun  alias kété kété, je me frotte le derrière de qui vous êtes et de qui vous avez été, je ne sais où. Vous n’avez pas à m’apprendre mon job.

_Cette arrogance, Dieu de Béhanzin ! Cette prétention dans le verbe, monsieur le commissaire !

_Ex-actement !mon-sieur le com-mi-ssaire, martela Esséhoungbèssè. Merci de vous en souvenir. Vous sembliez oublier à qui vous vous adressez.

_Oh pas du tout, je m’adresse à un commissaire sans flair et sans inst…

_Soldats ! cria l’autre.

En deux temps trois mouvements, Assénounkoun fut cueilli, soulevé, déguerpi du bureau du commissaire et violemment projeté dehors.

_Savez-vous qui je suis ? Commença-t-il à crier à l’endroit de ses videurs. Quel culot ! J’écrirai personnellement une lettre au ministre de la Défense, il vous chassera tous. Chiens de policiers, bande d’incompétents.

Deux malabars serrés dans le treillis de la police républicaine foncèrent sur lui et le soulevèrent de terre.

Cette nuit-là, Assénounkoun se réveilla presque en pleurs, le corps douloureux, les yeux rougis par des mines de sang, l’épaisseur du visage multipliée par trois. Il devait son œil au beurre noir et sa gueule dégauchie à l’acharnement des policiers sur sa pauvre personne. Ces derniers n’y sont pas allés de mains mottes, quand il fallait corriger l’affront qu’il leur avait fait. Le commissaire, après avoir ordonné qu’on le rossât, l’avait fait jeter dans une cellule sombre et désuète du commissariat. C’est donc sur le sol froid d’un cachot hors usage et rempli d’excréments de rats, qu’il s’était réveillé, cinq heures après avoir dit ses quatre grosses vérités aux policiers. Ecarquillant péniblement ses yeux ecchymosés dans la  pénombre, tâtonnant çà et là, il s’interrogeait : «  Où donc suis-je ? ». Le froid contact  du fer effleurant sa peau le renseigna.

_Epargnez-moi, se mit-il à crier aussitôt, pour l’amour de Dieu. Faites-moi grâce. Je ne pensais pas  tout ce que j’ai dit. C’est l’alcool qui parlait, pas moi. Suppliait-il.

Les suppliques d’un voleur de mouton qu’on tabassait dans les locaux du commissariat lui répondirent.

Assénounkoun cria de plus belle.

_Promis, je ne dirai plus d’énormités. Epargnez-moi. Monsieur le commissaire, pardonnez mon affront.

Essèhoungbèssè était loin d’entendre les plaintes de son prisonnier. Il était plutôt  occupé à défaire le nœud d’une affaire de règlement de compte entre prostituées. Les puissants gémissements d’Assénounkoun lui parvinrent cependant.

_Soldats ! , vociféra le commissaire. Allez me faire taire ce salop, ordonna-t-il.

Un de ses subalternes, après un énergique « à vos ordres, mon commissaire », se chargea d’aller imposer le silence à Assénounkoun. Celui-ci, pour ne pas goûter une nouvelle fois à la matraque, ferma son clapet.

_Chienne de vie ! Chienne de vie ! Se répétait-il, à part soi.

Le commissaire, une heure après, avait fini par dénouer le fameux nœud. L’affaire s’était soldée par un arrangement à l’amiable, une fin heureuse pour toutes les parties impliquées. Les prostituées satisfaites du dénouement avaient tenu à remercier Essèhoungbèssè  façon prostituée. Tout dans le sourire béat du commissaire  portait à le croire.

Sa bonne humeur apparente avait valu à Assénounkoun d’être libéré. Il était temps !

Aussitôt sorti du commissariat, le livreur d’Osinoutin fonça tout droit chez sa dealeuse de soto. Deux verres, à crédit, pour revigorer son corps meurtri. Il s’en retourna ensuite dîner de pâte recyclée et de jus de piments, puis tenta de dormir.

Peine perdue. Morphée ne le visita pas. L’agaçant rock trompeté par les moustiques dans ses oreilles n’avait pas favorisé sa venue. Tournant et se retournant sur sa natte, Assénounkoun repensa à feue veuve Akuevisson, à son corps pendouillant, au nœud, à l’expression du visage, à certains détails.

_C’est pas possible, ça, se dit-il à haute voix.

Il était vingt-deux heures environ. Assénounkoun s’en alla raser le mur des Akuevisson. Il inspecta de nouveau la scène, interrogea le manguier qui ne lui répondit rien, simula un suicide, hocha la tête d’incrédulité, fit la ronde autour de l’arbre, s’arrêta un instant. Un détail important venait de lui revenir.

A suivre 

Junior GBETO

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