Le plus beau jour de ma vie, c’est quand, déjà âgé de 55 ans, j’ai conduit mes parents devant l’autel. Ils scellaient ainsi leur amour devant Dieu et devant les hommes. Mes parents réalisaient pour moi ainsi un rêve que je n’espérais même plus faire. Cheveux blancs. Canne à la main. Octogénaires accomplis. Sourire joyeux et confiant d’enfant s’éveillant à la beauté de la vie. Sourire innocent, vrai et sincère du nourrisson se noyant de bonheur dans le visage de sa mère. Ils avaient tous deux le visage illuminé où chaque ride et chaque rictus semblait disparaître pour laisser la sérénité du front intensifier les questionnements intérieurs qui formaient des boursouflures d’énigme désormais palpables dans le regard de l’assistance. Il faut le reconnaitre, chez nous, il ya deux mentalités tenaces, enracinées dans les mœurs comme l’iroko dans la terre. La première : c’est l’enfant qui enterre ses parents. Lorsque le contraire se produit, c’est un malheur, un désastre, une malédiction. Cela ne s’entend pas. La deuxième : ce sont les parents qui conduisent leur enfant devant l’autel ou chez le maire. Jamais le contraire. Cela relève de l’impossible, de l’inimaginable. Mon cas était bizarre alors, moi, encadré de mes parents, le cœur haletant et les yeux embués de larmes, marchais au rythme lent et saccadé de mes parents, en direction de l’autel, où les attendait le prêtre qui devait recevoir leur consentement.

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Ce jour-là, tout le monde chuchotait dans l’église qui comptait moins de chrétiens et d’amis que de curieux.

– La terre tient-elle encore sur ses assises? Tout le monde sait que ce sont les parents qui conduisent leur enfant devant l’autel. C’est du moins, ce qui a cours dans le monde des gens normaux.

– Qui ne sait pas que ces gens-là ne sont pas loin des anormaux? Je n’oserais pas dire animaux, quand je pense à leurs parents.

Toutes ces critiques m’étaient parvenues. Comment taire tous ces commentaires? Les uns et les autres avaient leurs raisons. Mon cas, non celui de mes parents, relevait de l’insolite. C’était, certes un fait solitaire, mais il a fallu des mains solidaires, et de cœurs pétris de patience pour que ce jour-là pût mettre fin à la longue nuit d’hibernation où l’amour dont je suis issu avait longtemps gelé, enivré de la ciguë du désespoir. Je ne sais plus si je faisais attention à toutes ces interrogations légitimes mêlées de méchants commérages et de taquineries espiègles. Quand on est en face du gibier, on n’épaule pas son fusil pour le décharger sur l’ombre de ce de l’animal. On vise la proie et on l’abat. Je devais donc me concentrer sur ce qui faisait mes délices de l’heure. Je me souviens simplement que mon papa, dès le lever ne faisait que chanter et siffloter. Il avait depuis la veille fait repasser son costume, cirer ses chaussures. Il avait fait plusieurs essais devant la glace. Mon père n’a pas en fait changé. Tel je l’ai connu à ma naissance, tel était-il demeuré : svelte, athlétique, blagueur. Certes la sénilité, la calvitie et la canitie ont fait leur apparition, mais il avait gardé sa corpulence. Pas de bedaine. Aucun surcroît de poids. Cela se comprend quand on sait sa rigueur au sport et son ascèse à table. Le jour chez lui commençait à cinq heures. Gymnastiques, abdominaux, footing dans le quartier. Repas frugal. Grand buveur d’eau, il se tenait bien souvent loin des bouteilles d’alcool. Il était demeuré jeune, même si la vieillesse essayait de lui rappeler que sa vigueur et sa vélocité l’avaient abandonné avec le temps. Ma mère, avec le temps passé aux côtés de mon père, avait été habituée au même rythme de vie. Plus tard, il m’a été donné de comprendre que mes parents étaient tous deux dans l’équipe d’athlétisme au collège.

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Ce matin, avant la messe, papa sortit une petite malle. Il invita sa femme à ses côtés. Je m’étais assis en face d’eux, à les dévorer des yeux. Ils me paraissaient très romantiques, et je murmurai au fond de moi-même :

– Donc comme ça, l’amour ne vieillit pas. Regarde-les ; à plus de quatre-vingts ans, ils sont là à réitérer les mêmes gestes que les adolescents qui s’ouvrent à l’amour, les yeux pétillants la moue volontairement enfantine ! Oh mon Dieu !

J’entendis une vois me répondre :

– Que crois-tu, toi ? Que tes parents vont oublier ce qui leur a permis de vivre et de tenir jusqu’à ce jour ? Qu’ils oublieront de se câliner à présent qu’ils sont redevenus comme de petits enfants ? Tu blagues, mon pote. Regarde bien comment ta mère caresse la calvitie de son mari, s’en moque, et plonge les mains dans le reste de chevelure blanche qui lui donne l’aspect d’une tête couronnée.

Mon père sortit de sa malle plein de photos de leur jeunesse, tandis que ma mère lui épongeait la sueur du front. Elle remarqua des restes du petit déjeuner dans son T-shirt, quelques miettes de pain et un peu de thé :

– Toujours le même depuis ce temps! Toujours aussi brouillon. Oh, Will, quand est-ce que tu vas changer ? Laisse-moi te torcher !

– Je changerai quand tu ne seras plus là. D’ailleurs ça te fait revivre de prendre soin de moi. Et puis, ça te fait quoi de me chamailler à tout moment ?

– Comme s’il n’aimait pas ça, le coquin.

Tout deux pouffèrent de rire. Je redécouvris ma mère davantage maternelle et tendre à l’endroit de mon père. Elle aimait le materner comme un nourrisson. Mon père continuait d’étaler les photos sur la table, puisant à pleines mains dans sa malle. Avec les larmes aux yeux, ma mère en prit une, l’embrassa et me fit signe de m’approcher d’elle. Je pouvais voir sur la photo ce à quoi je ressemblais le jour de ma naissance.

– Vois ces petits yeux, cette petite bouche, ces doigts si petits et si fins comme ceux d’une fille. Oh, Zoé, tu es la copie conforme de ton père. Ces fossettes, ce sourire déjà coquin au berceau ! Tu n’as rien laissé de lui.

– Et ce front, Sophia, c’est aussi de moi, n’est-ce pas ? fit mon père. Et ce menton, c’est toujours Will, hein ?

Ma mère fut saisie d’une grande émotion et se mit à trembler. Elle pleurait littéralement. Elle me serra dans ses bras, contre sa poitrine hier flasque, mais ce matin rembourrée par son habilleuse qui l’attendait encore dans sa chambre.

– Tu nous pardonnes, n’est-ce pas, Zoé ? Tu nous pardonneras tout ce temps… Oh mon Zoé ! Merci d’être là pour nous. Nous t’aimons tant. Tu le sais. Le jour où tu sortais de mes entrailles, je savais que la vie m’avait gratifié du plus grand trésor de l’humanité. Ton papa était si fier de toi. Il se disait enfin homme.

– Nous ne méritons peut-être pas ce pardon après tout ce qui s’est passé, mais sache que nous sommes fiers de toi. Tu es notre tout. Écoute ton cœur cogner dans ta poitrine. Chacun de ses battements est le signe de notre amour pour toi. Et écoutes bien ton souffle, la musique qu’elle émet te dit notre attachement. Tu es ce que nous sommes désormais. C’est toi qui nous fais. Nous avons beau t’engendrer à la vie, c’est toi qui nous fais aujourd’hui. C’est cela la vie : l’enfant est l’artisan de la notoriété et du respect de ses parents dans la société.

Destin Mahulolo

  1. C’est émouvant.Le vrai amour💓ne meurt jamais quelle que soit sa nature (fraternel,paternel,maternel, entre deux ami(e)s ou entre un homme et une femme).🙏🙏Merci pour ce très beau récit.

    • METINHOUE, vous l’avez bien dit: le vrai amour ne meurt jamais. Restez connectée pour la suite du récit.

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