Mes parents m’arrachèrent des larmes d’émotion. Ma mère m’installa entre elle et mon père qui avait aussi le visage mouillé ? Mais qu’avaient-ils à pleurer tant, le jour de leur mariage ? Etait-ce vraiment le moment de remuer les souvenirs ? Ma mère sécha ses larmes et cria à son habilleuse de prendre son appareil photo pour immortaliser le moment. Pour la première fois, je me sentais revivre. J’avais les larmes aux yeux. Combien de temps durera ce bonheur que d’être là assis au milieu de mes parents ? Oh mon Dieu, qu’est-ce qu’ils m’ont manqué ! Ma femme, de loin suivait l’événement et ne faisait que pleurer. Ma petite fille était aussi là, parée comme une reine. Elle faisait des grimaces et bondit se blottir contre moi.

– Papi, tu es le plus heureux.

Elle avait raison, j’étais vraiment le plus heureux. Je ne savais pas pourquoi mon père avait sorti ces photos. A trois, nous avons pleuré comme des gamins capricieux ; mais ce fut bienfaisant pour nous d’avoir versé toutes ces larmes. Je pus voir d’autres photos où mes parents étaient vraiment jeunes et frais. Des photos prises au cours de leurs voyages en des endroits féériques. Je me levai et leur rappelai que c’était l’heure de s’apprêter pour la messe. Ma mère rejoignit son habilleuse et mon père s’habilla tout seul, devant sa glace, avec précaution et cérémonie. Tout le monde était prêt. Le cortège nuptial démarra.

Arrivés dans la cour de l’église, nous étions accueillis comme des rois. Tous les visages étaient barrés de sourire. On se serrait les mains, on offrait des accolades, on se faisait de fraternelles tapes amicales sur les épaules. Les gens souhaitaient à mes parents le bonheur, la longévité et un heureux mariage. Les photographes nous mitraillaient de flaches, les cameramen ne voulaient perdre aucune image, aucun souvenir de ce jour mémorable. Tous nous voulions garder en éveil la mémoire de ce jour particulier et unique.

Quand s’ébranla la longue procession d’entrée à l’église, les chants de joie et de victoire, les hourras et les youyous de la foule m’arrachèrent de vives émotions. Sans m’en rendre compte, je mouillais mes joues de larmes. Quels étaient mes sentiments en ce moment-là ? Saurais-je jamais les décrire convenablement ? Les mots ne traduisent pas toujours ce que l’on sent. Ils sont impuissants à rendre avec exactitude et vérité les vibrations que vit l’âme, surtout quand on touche à la racine de sa sensibilité. Il est des régions de l’âme qu’on ne foule pas sans la faire gémir et se trémousser, sans la faire pleurer. Et quand il arrive que la parole peine à faire descendre dans le langage courant ce qui se vit au plus intime des fibres ontiques, ce qui se passe dans ces hauts sommets de l’être, dans les profondeurs les plus abyssales de l’homme, quand le verbe avoue sa défaillance, il n’y a que la musique du cœur qu’est le silence pour traduire l’épaisseur et l’intensité des sentiments et des ressentis. Nous avancions avec assurance vers l’autel où deux sièges décorés attendaient les futurs.

Tout de blanc vêtus, mes parents, le pas modéré par la sénilité qui dictait sa loi aux articulations et muscles de plus en plus flasques, gratifiaient l’assemblée de ce sourire qui s’est imprimé dans ma mémoire et qui, aujourd’hui encore, me fait revivre cet événement unique dans ma vie. Aujourd’hui plus qu’hier, je réalise que pour vivre un peu, il faut beaucoup mourir, mourir à beaucoup de choses, se laisser consumer au feu de l’attente languissante et angoissante modulée par le tournis intérieur provoqué en vous par la tournure des événements qui font d’un quotidien différent de l’autre. Pour vivre un peu, il faut accepter d’être consommé par la catharsis du temps dont l’usure emporte dans son élan des tranches entières de vous-mêmes, vous privant d’être toujours vous-mêmes, vous privant de vos ailes, ou privant vos ailes de leurs plumes et de leur résistance. Une fois à leur place, mon père se tourna vers ma mère. Il lui chuchota quelque chose à l’oreille, et elle rit. Ils rirent ensuite tous deux. L’assemblée fut entraînée dans cette valse imprévue et la célébration démarra sur ce ton de gaîté qui fit oublier pour un temps les supputations et les curiosités des uns et des autres. Ma petite fille me demandait, du haut de ses six ans, ce qu’ils se sont dit pour que la foule se soit mise à rire. Que pouvais-je répondre à ma petite Leila, que lui dire pour qu’elle comprenne que moi-même je ne suis pas arrivé à comprendre ce qu’ils se sont dit ? Comprend-on jamais d’ailleurs ce qui se dit dans l’intimité de deux êtres qui s’aiment vraiment ? On a beau l’entendre, on ne le comprend jamais. Ce qu’ils disent n’est su et compris que d’eux seuls, exclusivement. Mais j’ai fini par lui dire, convaincu de mon ignorance, je lui ai dit, avec la sincérité du voleur pris en flagrant délit, que pépé avait dit à mémé qu’elle est belle. Elle acquiesça et laissa l’air entrer par la fenêtre ouverte dans sa bouche par la démolition tragique de ses incisives supérieures.

Pendant l’homélie, les chuchotements reprirent de plus belle :

– Les parents mangent les raisins verts, et les enfants en ont les dents agacées.

– Qu’ont-ils à pourrir la vie des enfants ?

– Il faut être des chiens ou des gens qui n’ont aucune honte pour faire cela.

– C’est vrai, hein. Dire non, puis dire oui après. Lâcheté. Faiblesse. Manque de personnalité. Il n’y a que chez eux qu’on trouve ça. Quand on a refusé, on ne dit plus oui après. C’est quoi ça ?

Les commentaires allaient dans tous les sens, mais me semblaient dépourvus de sens. Le prêtre continuait de parler. Ma petite fille baillait de faim et de fatigue. Soudain retentit au fond de l’église :

– Mon Père, ça va. Les bonnes choses sont à la maison !

C’était un fou qui ne voulait pas se faire compter l’événement. Il s’était invité à l’église comme tous les autres curieux qui avaient aiguisé leur langue pour charcuter mes parents. En l’entendant répéter sa phrase, l’assemblée descendit des radeaux de l’étonnement pour se retrouver face à face avec l’hilarité contagieuse qui s’était emparée des fidèles. Quand le premier brisa le silence, les autres le suivirent. Ainsi, l’assemblée se tordit de rires. Tous les regards étaient alors tournés vers ce trublion clairvoyant et pragmatique qui savait que le plus important dans un mariage ici chez nous, c’est d’honorer les mets successifs apprêtés par les heureux du jour.

A la fin de la messe, un peu avant le renvoi, le prêtre donna la parole aux heureux du jour. Mon père prit le micro, sortit de sa poche une photo qu’il essayait de montrer à l’assemblée. C’était celle du mariage civil, célébré il y a cinquante-cinq ans. Cela occasionna un remue-ménage dans l’église. Il fondit lui-même en larmes, suivi de sa femme. Il ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Il força, mais impossible de parler. Il lâcha un brumeux « merci » et, encouragé par sa femme, rejoignit sa place. Je montai alors à l’ambon et improvisai un discours circonstanciel.

De retour à la maison, mes parents étaient inconsolables.

– Où sont-ils à présent ? Vociférait-mon père. Où sont-ils ? Ils auraient dû ne pas mourir pour voir que ne meurt que ce qui est destiné à s’effacer avec le temps.

Ma mère qui pleurait comme lui, essayait pourtant de le calmer.

– Ça va, Will, on est ensemble, c’est le plus important. Et je suis à toi, maintenant et pour la vie.

Destin Mahulolo

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