Dix années plus tard, tu appris, Tovalou, le mariage de Cica avec un homme d’affaires haut perché du pays, pendant que tu t’ennuyais avec celle que les tiens t’ont poussée dans les pattes. Elle était de ton ethnie, de ta race, de ton aire géographique, de ton ère socioculturelle. L’air qui doit souffler dans ta chambre, c’était bien elle, au dire des tiens. Quinze ans plus tard, la pauvre avait toujours les seins aussi sec que les puits du Sahel. Tu avais alors la nostalgie des pleurs de Zoé. Tu dus un matin quitter le toit conjugal pour une destination inconnue. C’était l’exorde de l’exode. Te voilà désormais en quête de ton équilibre intérieur sur les routes de l’incertitude et de la probabilité. Cica non plus ne s’épanouit guère avec son homme d’affaires trop englué dans des histoires de concubines et de scandales moraux. Un soir, alors que son mari l’attendait pour le repas, il reçut un coup de fil qui coupa le fil de sa vie : « Tu avais raison. « La perdrix n’est pas la cousine de la pintade encore moins de la poule. On peut se tromper de chemin, mais on ne peut cheminer avec la tromperie et le mensonge, indéfiniment. » Je te souhaite beaucoup de chance avec tes conquêtes. Pardonne-moi d’avoir été de passage dans ta vie. »

Bonjour l’exil, bonjour l’errance sentimentale. Chacun de vous a butiné en vain. Vous avez fait le tour du monde. Vous avez repris le même itinéraire pensant vous retrouver pour tout recommencer. Mais en vain. Quand l’un revient à la fontaine où vos regards se sont croisés pour la première fois, l’autre n’est plus là. Il y arrive quand l’autre avait à peine quitté les lieux, mêlant ses larmes aux lamentations de la fontaine. Et ce fut ainsi pendant plus de quarante ans. Une première occasion était prévue pour que vous vous rencontriez quand même: le mariage de Zoé. Ton vol eut de retard. Au moment où tu arrivais, Tovalou, tout était fini. Tu laissas la porte ouverte. Une autre femme s’installa. Acariâtre et rugueuse, elle comprit que vous n’étiez pas faits l’un pour l’autre. Cica s’adonna à son boulot et à ses recherches, amassant diplômes sur diplômes. Sur un vol, vous vous étiez rencontrés fortuitement. Assis côte à côte. Torrents d’émotions. Que de souvenirs à partager, souvenirs amers et acides au goût de regrets et de mots jamais exprimés, sentiments de reproche et de culpabilité visibles dans les yeux mais tus et tués dans le murmure de la joie des retrouvailles. Douze heures de vol. Douze heures de conversations ininterrompues. Autant d’années passées loin l’un de l’autre. Mais intact était resté votre amour. Tu apprenais à Cica la mort des tiens, ta retraite et tes nouvelles responsabilités dans l’entreprise privée que tu avais créée.

Et sur ce vol fortuit, vous avez de nouveau huilé votre amour, « rechemisé et retapé » vos sentiments, réchauffé vos liens. Retour au pays. Zoé avait grandi. Désormais grand-père. Il avait 53 ans. Vous vous étiez retrouvés dans la joie et dans les pleurs. C’est décidé. Les relations authentifiées et ratifiées devant le maire il y a plus de cinquante ans devraient l’êre aussi devant l’autel. C’est décidé. C’est le fruit de votre amour, le fruit unique mais précieux de vos sentiments qui vous conduira devant l’homme de Dieu. Et ce fut ainsi. Aujourd’hui, nous sommes là pour vous en féliciter. Les mauvaises langues, sans que ce soit nécessairement méchant de leur part, diront que le chien avale de nouveau ce qu’il avait dégurgité. Les plus lucides accuseront la mémoire de tes parents, Tovalou, d’avoir introduit la division dans ton foyer, en disant non à ce mariage qui brillait déjà avec un trophée: Zoé. On t’aurait blâmé aussi de n’avoir pas été courageux et jaloux de ton choix, jaloux de ta femme. Mais combien se souviennent des serments que tu as été obligé de prononcer devant le chef coutumier, la main sur la tête du bouc émissaire égorgé pour apaiser la colère des ancêtres? Combien se rappelleront que ta mère avait menacé de se suicider si tu ne revenais pas « à la raison » en corrigeant l’erreur que tu as faite en introduisant Cica, une fille des Terres Voisines, qui plus est, une intellectuelle, une gauchère, (elle l’est en effet la belle Cica)? C’était aller contre la tradition. C’était souiller la mémoire des ancêtres. C’était t’attirer et attirer à la famille le courroux des morts.

Mais aujourd’hui, tout cela est fini. L’amour ne vieillit pas. Malgré vos cheveux blancs et vos rides têtues, vous avez la jeunesse du cœur pour clamer que l’amour pardonne toujours, qu’il est plus fort que la haine, qu’il est plus fort que la mort, qu’il est éternel, qu’il est l’autre nom de Dieu…

Ma voix tombe. Mangez, buvez ! Mais souvenez-vous que rien ne barre la route à la bave, fruit du débordement de la salive. Que la fête soit belle.

Destin Mahulolo

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