Une allée pavée de dallettes en béton relie les deux blocs. Elle se ramifie pour courir du portail au perron de la véranda du rez-de-chaussée qui s’étale comme une esplanade au sol revêtu de petits carreaux cinq-cinq noirs et blancs ; on peut y voir à gauche la première marche d’attaque d’escaliers qui conduisent au premier étage et, à droite, des portes de toilettes qui ne chômaient pas en visiteurs ce matin-là. Un rapide coup d’œil au premier étage fait découvrir un long préau protégé par une balustrade faite de trois rangées de tuyaux en fer qui traversent de petits poteaux en béton. L’ensemble est badigeonné en une peinture bleu-ciel que rehausse celle rouge-bordeaux de la balustrade. Beaucoup d’élèves plus âgés montaient là-bas.


Quand vint notre tour, mes parents et moi entrâmes dans un bureau ; il était vaste et avait en son centre une table où était assis un homme d’un certain âge.

– Bonjour, monsieur et madame ! nous lance l’homme ;

– Bonjour, monsieur le directeur !

– Bonjour à toi, ma grande, me fait-il ;

– Bonjour monsieur le dilecteur ;

– C’est directeur, s’empresse de rectifier mon père ;

– Laissez, papa, dit l’homme à mon père. Et s’adressant de nouveau à moi, il dit : – – Comment t’appelles-tu ?

– Je m’appelle Émeraude Tognidi. Voici ma maman, Jocelyne, elle travaille au collège, voici mon papa, Jacques, il est pilote, et voici mon oncle, le frère de ma mère, il s’appelle tonton Toundé, répondis-je en un sourcillement, en désignant de mon index chacun de mes parents. – Et toi, comment tu t’appelles ? finis-je par demander au directeur malgré les protestations de mon père.
Subjugué par le cran de ce bout de femme pas plus haute que trois ananas pain de sucre, le directeur souriait. De sa mémoire d’autorité de cette école, c’était la première fois qu’il recevait une personnalité d’à peine quatre ans.

– On peut connaitre ton âge ? dit l’homme un peu moins assuré qu’au départ

– Maman, c’est quatre ans, non ?

– Non, ma chérie ; tu as trois ans et demi.
Le directeur choisit dans l’un des dossiers empilés devant lui, un cartable ; il en retira un laisser-passer et, se levant prestement, passa devant nous et nous accompagna vers la classe.
Une jeune femme se tenait debout sur le perron et parlait à un groupe d’enfants en rang-couvré devant elle ; certains continuaient de pleurer tandis que d’autres étouffaient des sanglots. On remit le billet d’admission à la dame, elle me plaça à la tête du rang et le fit entrer en classe. Je fis un signe d’aurevoir de la main à mes parents et entrai en classe.
Voilà quelque chose de fait, se disent les parents. Ils s’en retournent à la maison et chacun vaque à ses occupations.
Lorsqu’à dix-sept heures, tonton Toundé vint me chercher, ma maîtresse l’aborda et lui posa deux questions :

– Mero est-elle née au Bénin ? demande-t-elle d’un air sérieux

– Oui, madame, répond l’oncle

– Mais elle n’a pas grandi ici ?

– Elle a bel et bien grandi ici, répond tonton Toundé, nullement étonné par cette affirmation péremptoire de l’enseignante.

– Et pourquoi pensez-vous qu’elle n’aurait pas grandi au pays ?

– Ooh ! fait-elle, pour rien ; elle est nettement plus éveillée que les autres enfants de son âge qui ont, eux, fait la maternelle une l’an dernier. Prenez grand soin d’elle. Et d’ajouter en ma direction :

– Aurevoir et à demain Mero.

– Merci, maîtresse et à demain. Dors bien, bisou.


Mon oncle et moi rentrâmes à la maison sans encombre. Nous y étions arrivés un peu avant maman que j’accueillis avec une grande joie. Contrairement à son habitude, ma mère ne me demande pas le récit de ma journée, se contentant de quelques questions et réponses. Ce qui la préoccupait, c’était d’apprêter le dîner à temps, de me faire prendre le bain du soir et de me faire manger pour éviter que je ne m’en dormisse à jeun. Elle tient presque le pari puisqu’au milieu du repas, je m’endormis profondément. La fatigue de la longue journée eut ainsi raison de mon endurance.

Ascension Bogniaho

 

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