Joséphine Ntsama Manga est autrice camerounaise. Dans son essai « La Résilience. Ancrée en Dieu face au traumatisme » (Éditions Saint Paul, Yaoundé, 2026), elle interroge la capacité à se reconstruire après l’épreuve en l’enracinant dans la foi chrétienne. Convoquant le Christ du Vendredi saint, les heures canoniales ou encore le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, l’autrice défend une résilience qui ne nie pas la nuit mais s’y appuie pour avancer. Elle revient, dans cet entretien, sur les choix théologiques et personnels qui fondent son ouvrage.
BL : Votre livre, Madame Joséphine Ntsama Manga, s’intitule « La Résilience. Ancrée en Dieu face au traumatisme ». Pourquoi avoir choisi de qualifier cette résilience de « divine » plutôt que de simplement « spirituelle » ou « intérieure » ? Y a-t-il une distinction théologique délibérée dans ce choix de mot ?
JNM : Il convient de définir et de recentrer le concept de résilience comme étant la capacité à surmonter les traumatismes et à pouvoir se reconstruire, et non simplement à subir et à supporter un choc. Le type ou au mieux le moyen de reconstruction proposé dans mon ouvrage est le cheminement ancré en Dieu face à un traumatisme. Cette résilience divine que je propose se justifie par le fait que je suis une fervente catholique et m’appuie sur le christianisme ; sur notre Seigneur Jésus Christ qui a accepté le sacrifice de la croix pour racheter tous les péchés et sauver l’humanité. Ce qui galvanise le chrétien c’est l’humanisme de l’acceptation des souffrances par le Christ ayant conduit à la rédemption de tous. C’est déjà là un bon exemple de résilience : la résurrection du Christ qui sauve l’humanité et crée l’espérance et l’assurance. Ce modèle de cheminement est proposé dans cet essai et est qualifié de divin parce que Dieu est l’être suprême en qui je crois. Il est un être immatériel avec lequel je communique en esprit et dont je reçois des inspirations qui sont qualifiées de divines et de providentielles ; il reste le sommet vers lequel je manifeste ma foi, l’esprit en est le canal et les prédispositions, et dispositions intérieures de cette connexion à l’être suprême génèrent un bon état d’esprit à travers la prière. Comme il est dit à la page 13, l’éveil est intérieur. Je crois en Dieu Tout Puissant Créateur du Ciel et de la Terre.

BL : Au cœur de votre essai, chère Joséphine Ntsama Manga vous convoquez un Christ du vendredi saint, celui de la trahison, de l’abandon et de la mort lente, et non le Christ des fresques triomphantes. Est-ce à dire que la résilience véritable ne peut s’enraciner que dans une théologie qui accepte pleinement la nuit, et non dans la ferveur de la résurrection ?
JNM : Si le Christ est ressuscité, c’est parce qu’il est d’abord passé par moult épreuves, et mort par la suite. On ne saurait parler de résilience sans avoir connu et traversé des difficultés. Elle se caractérise de divine parce que le regard de sortie des turbulences est levé vers les cieux, vers le parcours de notre Seigneur Jésus Christ de la mort à la vie. La résilience divine devient un modèle de reconstruction et d’avancée basé sur les conflits sociaux connus par Jésus, la passion, sa crucifixion, sa mort et le triomphe de la résurrection qui est le fondement de la foi chrétienne. Résurrection du Christ qui offre à l’humanité une espérance et une vie nouvelle. Boris Cyrulnik le neuropsychiatre précise au sujet de la reconstruction après un choc que « ce n’est pas le traumatisme qui fait grandir, mais la manière dont on le surmonte ».
BL : Vous écrivez, en substance, que des décennies après certaines prières non exaucées, on se retrouve à remercier Dieu de ne pas les avoir écoutées. N’est-ce pas là, chère Joséphine Ntsama Manga, une façon de neutraliser la souffrance après coup, de lui donner un sens qu’elle n’avait pas ? Comment évitez-vous que cette lecture rétrospective ne devienne une consolation de façade ?
JNM : Au sujet des prières non exaucées par Dieu en temps voulu dont il est question au dernier paragraphe de la page 22, il s’agit de faire comprendre au fidèle que toute prière ne peut trouver un répondant positif aux yeux du Seigneur quel que soit sa forme. Il convient de préciser que sa formulation, voire l’intention peut être réfutée par Dieu pour cause qu’étant omniscient, il sait très bien que ce qu’un homme sollicite à un temps X ne prospérera pas tel qu’on le pense ou qu’on le projette. Cette assertion est un prolongement de pensée pour attirer l’attention du fidèle que prier c’est bien, mais que la réponse à toute prière ne saurait être orientée suivant la volonté et les attentes de l’homme. Je prends l’exemple d’un étudiant, qui prie pour passer le concours dans une filière quelconque qui donne accès à la fin des études à un emploi. Il ne réussit pas à ce concours, et est contraint d’étudier dans une filière autre. Quelque temps plus tard il s’avère que la filière pour laquelle il avait imploré l’aide de Dieu ne donne plus accès à un emploi et que sa filière en cours d’étude est plus prometteuse. Naturellement, il élèvera une prière d’action de grâce pour remercier le Seigneur de lui avoir fait échouer au concours de la filière de son désir. L’acceptation, la relativisation des situations ne s’apparente pas à une consolation de façade, mais à un état d’esprit de reconnaissance qu’il y a un être suprême à qui on peut s’adresser, et qui peut choisir à notre place, ou orienter nos souhaits parce qu’il est sage et juste. C’est notre Dieu, et non les dieux.

BL : Les heures canoniales occupent une place structurante dans votre réflexion sur la prière comme ancrage. Mais pour des millions de croyants qui ne vivent pas dans un cadre monastique ou contemplatif, cette discipline du temps est inaccessible. Comment votre proposition de résilience divine parle-t-elle à ceux dont la vie ne permet pas ce luxe de la régularité ?
JNM : Les offices aux heures canoniales sont proposés dans cet essai entre autres types de prières. J’évoque aussi bien des prières basiques à faire matin et soir, des participations aux célébrations eucharistiques journalières ou dominicales, etc., que la liturgie des heures que vous choisissez de mettre en vitrine (cf. page 21 et 22 au premier paragraphe). Je conviens avec vous que faute de temps, le chrétien ne peut pas aisément observer toutes ces prières qui couvrent la journée monastique traditionnelle. Il arrive à respecter beaucoup plus la prière des laudes (le matin), des vêpres (le soir) et des complies (avant le coucher).
Toutefois, il faut relever qu’au cours de la tourmente et des souffrances qui conduisent à la résilience, ces solutions, ou plus exactement ces partages et propositions d’expériences concernent les personnes en détresse et ont pour objectif d’occuper l’esprit qui vit un traumatisme. De ne pas laisser l’esprit désorienté, troublé, sans issue, sans solution ; bref, c’est une sorte de thérapie. Le but c’est de l’occuper quel que soit la religion, ou la spiritualité à laquelle on y a accès parce qu’il faut aussi accepter les différences. C’est là que j’invite les lecteurs à s’approprier l’ouvrage intitulé « Réminiscences » dans lequel je parle avec amour de mon entourage, multi facial, multidimensionnel. J’ai côtoyé des milliers d’hommes et femmes tout au long de ma vie qui sont et forment ma richesse aujourd’hui indépendamment de leur statut social ou de leur religion. Quand on est en passage de turbulences et de douleurs, il faut occuper son esprit par des prières, des formations de tous ordres et des exercices physiques. L’esprit, l’âme et le corps en osmose, produiront une clairvoyance, une lumière qui pourront vous sortir de votre nuit quel que soit la durée.
BL : Vous mobilisez Cyrulnik, l’Ecclésiaste… Votre essai dialogue avec des héritages philosophiques et scripturaires très différents. Certains lecteurs pourraient y voir une pensée en mosaïque, voire un manque d’ancrage dans une tradition unique. Comment répondez-vous à cette lecture, chère Joséphine Ntsama Manga ?
JNM : Je n’ai pas la science infuse ni des solutions miracles. Il faut toujours s’appuyer sur quelqu’un ou quelque chose. Comme disait Lavoisier « Rien ne se perd, rien ne crée, tout n’est que transformation ». À 60 ans il est aisé de partager des expériences et laisser des héritages aux générations actuelles et futures sur des réalités vécues ou observées. Diplômée en philosophie, ma croyance profonde en Dieu, ma loyauté, ma révérence et mon appui envers et sur des êtres qui ont accédé au concept de résilience avant moi sont une attitude d’honnêteté intellectuelle.
BL : Mais n’est-ce pas une notion qui risque d’être instrumentalisée pour demander aux plus vulnérables de se vider eux-mêmes, d’accepter leur dépossession, au nom d’un modèle divin ?
JNM : Selon la foi catholique, la liberté trouve son accomplissement dans l’amour, l’humilité et le service du prochain. Notre Seigneur Jésus Christ ayant pris la condition humaine rejoint l’humanité en conférant à chaque homme la grandeur et la dignité. « Dignitatis Humanae » du deuxième concile œcuménique du Vatican déclare que la personne humaine a droit à la liberté religieuse. S’abandonner à Dieu c’est trouver la force de surmonter les épreuves en s’accrochant à l’être suprême quel que soit son état. « Dans le Christ, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Cor 12, 10).
BL : Votre essai effleure la dimension collective de la résilience, notamment à travers Jérémie 29,11 adressé à un peuple en exil. Mais il reste majoritairement ancré dans une expérience intime et individuelle. Comme prolongement, un prochain livre est-il en gestation, celui qui habiterait pleinement cette résilience communautaire, celle des peuples et non des seules âmes ?
JNM : Nul ne vit en autarcie. Il faut envisager un corps sain, dans un esprit sain qui se retrouve soi-même et la somme conduit à une communauté qui vit les mêmes bonheurs, réjouissances et malheurs. Les solutions proposées aux souffrances intimes ou individuelles s’appliquent à tous. Autant on vit un bien-être collectif, autant la société entière se porte mieux. La pensée est évolutive, la retraite administrative est la fin d’un processus, l’écriture, la production des ouvrages un nouveau parcours et une inspiration divine.

BL : Vous affirmez que la bonne littérature spirituelle ne cherche pas à expliquer mais à nommer ce que l’on savait déjà sans le savoir. Ce livre est-il d’abord un témoignage ou une thèse ? Et si c’est un témoignage, quelle est la part de votre propre nuit dans ces pages ?
JNM : Cet ouvrage a un contenu qui sensibilise et conscientise pour le bien de tous. C’est un témoignage de situations vécues et des faits observés dans mon entourage qui ont eu un impact sur mon être : deuils traumatiques, longues périodes de maladies, stagnations professionnelles. J’ai suivi des personnes proches, qui ont été sujettes à des peines privatives de liberté ; après leur relaxation, elles sont encore décédées de manière subite et brutale, etc. Les approches de solutions ont été expérimentées. La formation reçue dans les mouvements d’action catholique, autres associations et services religieux m’ont permis de traverser l’obscurité avec dignité. Pour maintenir une bonne santé mentale, j’ai consulté et suivi des thérapies auprès des psychologues. Afin de maintenir ma mémoire en éveil, j’ai passé un concours et accédé à une formation à distance certifiante et payante au métier de relecteur-correcteur au Centre d’Écriture et de Communication de Paris-Monge pendant une année entière. En plus des prières, des formations de recyclage de langue anglaise sont des acquis. La femme résiliente que je suis aujourd’hui est un produit transfiguré et reconstruit qui a développé sa capacité de transmission, de partage du savoir, des expériences et des héritages. La preuve : écrivaine, autrice de trois ouvrages en une seule sortie.
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