Oxytocine n’est pas une œuvre facile. Elle n’est pas inaccessible pour autant. Elle a un petit air provocateur. Chrys Amègan n’aime pas le statu quo.
Nouvelliste, poète et enseignant, Chrys Amègan appartient à une jeune génération d’auteurs qui s’efforcent d’emmener la littérature béninoise dans de nouvelles directions. Oxytocine est son premier recueil de poésie personnel et suit de près la publication en 2023 d’un recueil de nouvelles, 60 Millions.
Oxytocine n’est pas une œuvre facile. Elle n’est pas inaccessible pour autant. Elle a un petit air provocateur. Chrys Amègan n’aime pas le statu quo. Il n’aime pas non plus réduire ses exigences pour satisfaire à un environnement culturel, ou à un supposé moindre niveau de compréhension du lectorat. En ce sens, il ne convient pas d’y voir une volonté de choquer, mais plutôt une confiance accordée au lecteur. Ce qui est perçu comme laideur, suggère-t-il dans sa dédicace à son maître Daté Atavito Barnabé-Akayi, n’est là que pour « semer les paumés ».
Au premier abord, Oxytocine propose une poésie érotique. Le moule de la poésie africaine francophone est Senghor. D’autres paradigmes poétiques existent en Afrique : on pourrait citer Cabral, p’Bitek, mais ils ont en commun avec Senghor d’avoir engendré des lignées de poètes qui ont fini comme leurs modèles par se soucier exclusivement de la reconquête d’une identité spoliée, de la réappropriation et de la valorisation de traditions menacées par une modernité parfois perçue comme invasive. Le sujet y est collectif, tend à l’universalisme. Cet effort de contre-poussée s’imposait sans nul doute au 20e siècle. Mais l’individu s’y est dilué, perdu. Et la poésie est devenue prude. Les visions rimbaldiennes de Tchicaya ou la virulence de Marechera suscitent toujours l’admiration – mais une admiration distante. Splendides isolements.
Chrys Amègan se place en porte-à-faux. Il est temps de parler d’affect, de sexe. « En ce sens qu’il faut en parler, parler du sexe en littérature comme l’on parle de n’importe quel sujet, qu’il (le sexe) ne soit plus, dans une œuvre, le seul aspect qui frappe, qui intéresse ou qui répugne comme si les autres sujets de mort, de barbarie, de terrorisme, de politique sauvage, etc., parsemant également l’œuvre, n’ont, eux, aucun intérêt », explique-t-il dans une interview donnée au blog Biscottes Littéraires. Ce qui frappe dans Oxytocine, même si les sujets qui forment la toile de fond sont durs, c’est que la poésie n’est pas morbide. Le corps dans les littératures africaines, disions-nous, a tendance à se perdre, sauf lorsqu’il souffre, lorsqu’il est dans les chaînes, lorsque la nature le broie. Ici, le corps africain se donne le droit de jouir. Et tant pis pour les « cerveaux vautours et aromantiques ».
La jouissance n’est donc pas gratuite, dans cet environnement socio-culturel, non plus que l’expression de cette jouissance. Elle est coup de force : « ma poésie est une mitraillette qui mitraille l’hymen des cerveaux têtus ». Avant d’évoquer les aspects formels du recueil – la poésie, croit-on, est d’abord un plaisir esthétique – il convient de s’arrêter un peu sur ce que veut dire ce « phallus qui vient de se réveiller d’une abstinence de cent ans ». Africain bien poli, parfaitement asexué, mâchonnant sagement sa kola… Une dose d’oxytocine, et il retrouve ses forces vitales. Ayi Kwei Armah nous avait prévenus qu’au terme de deux mille saisons au désert, ce qu’il appelait la Voie et le Flot, se rejoindraient de nouveau !
Oxytocine, hormone de synthèse dérivée de l’ocytocine, hormone de l’enfantement. L’image n’est pas nouvelle en poésie : écrire, enfanter. Mais il faut savoir pourquoi on enfante. Pourquoi on se multiplie. Ce que l’on va transmettre à ces autres nés de nos jouissances, alors qu’en ce siècle ils naissent dans « l’indolence des peuples », sur un « sol-génocide de la raison ». Si la littérature se contente passivement, décorativement d’être « stylos qui dessinent des destins malsains sur les lèvres de l’Aridité », alors nous ne serons que « le grand-père des catastrophes monstres ». Si au contraire nous revenons au puits de la généreuse « huile rouge » dont l’image humecte tout le recueil, retrouvons le chemin de nos « mers intérieures », il y a possibilité de survie.
Créer, soigner. Il est temps de « réparer l’existence ». L’omniprésence du vocabulaire du corps, d’emprunts au champ lexical de la médecine, tourne même à l’obsession dans ce texte. Placenta, accoucher, curer, trépaner, acné, scalpel, gestation, pénil, aérocalie, arthrites, cancer, estomac, poumons, infections, derme, la poésie ici refuse d’être éthérée. Pas d’attirail rose, bucolique. Elle est d’une physicalité agressive. En fait d’art poétique, Chrys Amègan comme il l’écrit, « chirurgicalise », ampute la psyché béninoise des « proses maladives » pour faire circuler le « sain sang », belle expression qui revient à point nommé quand l’empire (colonial?) de la raison, cette « sénescence » qui « martèle la tempe salée de l’école », menace « les labeurs fertiles de l’Espoir ».
Les seins de l’aimée sont « deux soleils rencontrés dans une boîte de pandore » : celle qu’il ne fallait pas ouvrir ? Do not open! Cet enlacement secret, c’est ce que craint le politique, là où il n’a plus court. Et quand cet enlacement paraît au grand jour, il peut inspirer à d’autres le même désir d’échapper à la norme, aux contraintes, le même désir de créer.
Car l’acte sexuel partagé est d’abord promesse de fécondité. Ainsi Amègan oppose-t-il les « constipés » produits d’un « système scatologique » à l’ « utérus agriculteur du beau » (cultivateur plutôt que cultureux, notre auteur). Oui, puisque nous sommes en Afrique, l’auteur fait cette concession de parsemer ses vers d’animaux proverbiaux, pour souligner la nature généreuse qui l’entoure. Mais ce n’est pas un exotisme gratuit, cliché de la fertilité. Cette nature (cette essence de l’Afrique), elle est depuis longtemps enfouie sous les « poses névroses des proses maladives des pauvres présidents en manque d’oxytocine », ces « républiques pondeuses des laideurs ». Oxytocine est une plongée dans les courants sous-terrains d’une culture et de son avenir qui savait célébrer les relations humaines et la maternité, courants que l’on espère n’être pas irréversiblement pollués. Pour l’heure en tout cas, si Chrys Amègan à l’orée de son œuvre livre un Art poétique, ce n’est pas pour édicter des règles, mais bien pour en finir avec les buts hétérogènes à la poésie que sont le beau, le vrai, le politique – pour affirmer une vitalité qui se peut retrouver. Cela se manifeste par la contre-invasion harmonieuse de la langue française par un riche lexique béninois, et quelques-uns des néologismes chers à l’auteur (gominiser, chirurgicaliser, minmassipation). Voici donc le français non-natal, un peu souffreteux, inséminé : gbété, foutou, gankpo, agbadja, saxwe viennent secouer le rythme de la phrase par des cadences qu’elle ne croyait pas savoir intégrer. Elle le fait avec succès, le français étant plus malléable que ce que veulent bien penser ses chiens de garde. Et quand ce n’est pas la métrique implicite de la langue (et plus très utile, au vu des altérations de la façon dont même les américains et les européens francophones la parlent) qui prend le coup de boutoir, c’est ce socle sacro-saint de la poésie, la métaphore, qui s’écarte des chemins trop tracés.
« Pubis du vent » ? « Cyprine-baumier » ? « Tibia de l’eau » ? Évidemment il manque certainement au lecteur non béninois des références culturelles permettant de comprendre ces images, les lui faisant trouver inattendues. Mais n’a-t-on pas oublié que la métaphore n’est pas obligée de produire du sens ? Du sens connu ? Que, puisant dans l’intime inaccessible du poète, c’est à elle précisément de produire le sens nouveau, par des collisions peut-être inexplicables ? Le recueil exhorte d’ailleurs explicitement à de nombreuses reprises à « rétablir les lois de la pesanteur et décoder l’inexpliqué »…
Paradoxalement donc, cette poésie des sucs, huiles, mers, n’encourage pas la fluidité de la lecture. Elle invite à s’arrêter pour tisser patiemment des relations entre les mots, entre le sens et les sens. Comme on explore un corps amoureusement. Des dynamiques contradictoires animent ainsi la disposition visuelle des poèmes : Λ, V, évasements, rétrécissements ; poèmes d’assise, recherche d’une base solide ; alternant avec des retours à l’essentiel, l’œil est attiré vers un mot, un point saillant (comme le désir masculin est évidemment attiré dans le sens de l’implantation des poils pubiens, et le désir féminin dans celui de l’érection ?). Les sections du poème s’accrochent les unes aux autres par un jeu savant d’anadiploses (ou dorica claustra si les sonorités s’y prêtent), jeu d’interpénétration sémantique qui est autant un rappel du plaisir, qu’un système de repérage thématique dans cette œuvre dense.
Oxytocine est, dans son eros sophistiqué, une célébration de la vie et de la création qui prépare le « voyage astral au pays des Ancêtres » retrouvés…
Ces quelques réflexions sont loin d’épuiser le sens de cette œuvre très riche. Le commentateur avoue platement son insuffisance en poésie béninoise, et en poésie érotique, et espère que d’autres éclairages viendront compléter cette première analyse.
Julien Jean-Roger
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