
La littérature tchadienne est une grande inconnue (peut-être pour les Tchadiens eux-mêmes, me souffle un correspondant local…). Osons le dire pour mieux le déplorer ! L’amoureux des lettres francophones a dû entendre parler de Noël Nétonon Ndjékéry et de Nimrod. Le lettré passionné sait peut-être qu’au tout début était Joseph Brahim Seid avec Au Tchad sous les étoiles (1962), et que Baba Moustapha a laissé un chef-d’œuvre inachevé, Le Souffle de l’Harmattan (1982). Commencez peut-être par ces auteurs, dont les ouvrages restent relativement faciles à trouver. Ajoutez-y une pièce de Koulsy Lamko et un livre d’Antoine Bangui si vous aimez fouiller internet.
Pour ma part, je vous inviterai à découvrir quelques ouvrages dont la circulation se limite au pays, de belles découvertes qui je l’espère finiront par recevoir une distribution internationale. Pour l’heure, je vous fais découvrir « Le ciel des désillusions » d’Adama Ramou.
I. L’auteur
Adama Ramou est née en 1985 à Sarh. Après de brillantes études, elle est entrée dans la magistrature. Elle est aujourd’hui Présidente d’un tribunal à Moundou. Son recueild de nouvelles, Le ciel des désillusions, a reçu le Prix d’excellence au Salon du livre de Matam (Sénégal). Son premier roman, Séquelles, paraît en ce mois d’avril 2025 aux éditions Victor Adams (Burkina Faso). Elle anime une association de promotion de la lecture, « Lisons Ensemble ».

II. Le ciel des désillusions , une fenêtre ouverte sur N’Djaména
Les trois nouvelles du recueil « Le ciel des désillusions » ont pour cadre N’Djaména, dont la présence littéraire reste trop rare.
1. L’Horrible Dilemme
Il est minuit quarante-sept quand la vie de Oumra lui échappe. Son père la marie au vieux marchand Ousmane, déjà doté de trois épouses et de dix-sept enfants. Non, elle ne passera pas le bac. Non, elle n’a rien à dire. Et ces refrains tant entendus : « tu me remercieras un jour », « nous ne sommes pas tes ennemis », « n’attire pas sur toi la colère de Dieu »…
Non, elle devra renoncer à Bilal. Elle aurait été comptable, lui, médecin… Pourtant son père est un fonctionnaire, un intellectuel doté du meilleur niveau d’études de son époque. Mais l’âge du prétendant, sa fortune, une certaine vision de l’harmonie sociale l’emportent.
Son amie Hawa lui conseille de se soumettre. Un conseil de famille fait machine arrière rapidement. Bilal tente maladroitement de la soustraire à son sort, mais précipite la crise : le mariage est expédié, elle est bouclée dans une voiture et expédiée vers sa « nuit de noces », ou plutôt de viol.
Le cauchemar, sur un malentendu obscène, manque s’achever en crime de sang…
2. Le Périmètre de l’amour
Amina est à la fois Sara pour la famille musulmane de son père, et Doum pour la famille chrétienne de sa mère. Un peu Nordiste (le nord du Tchad est à majorité musulmane), un peu Sudiste (le Sud comprend de grandes communautés chrétiennes), elle est toujours forcée de cacher l’une ou l’autre de ses identités, de subir sans se faire remarquer les préjugés sur l’une ou l’autre religion, sans jamais s’affirmer entière.
Les événements les plus naturels pour des jeunes sont sujets à une angoisse existentielle : l’idylle naissante de son frère Garga avec sa meilleure amie Régina dont le père chrétien est très remonté contre les musulmans, ou son amour pour Rodrigue, un chrétien, doivent être tués dans l’œuf.
Quand Garba et Régina sont surpris discutant innocemment sous couvert d’une soirée, une altercation survient entre les deux pères. Escalade verbale, scandale, un moment de folie, un couteau – mais la violence se trompe de cible…
3. Adieu chimère
Nadia est titulaire d’une maîtrise de droit public. C’est un succès pour toute la famille : son grand-père était un simple « tirailleur sénégalais », qui a poussé avec énergie ses enfants vers « licole ».
Malheureusement, dans un contexte de chômage de masse des jeunes, un laps de temps considérable s’étend entre le dépôt des candidatures et l’obtention d’un poste dans la fonction publique, « l’intégration » en français du Tchad.
La fameuse intégration est l’objet de toutes les convoitises, poussant certains à des schémas de corruption risqués. Des jeunes en perdition à cause de tels calculs, Nadia en voit défiler beaucoup trop dans le Tribunal de grande instance où elle effectue son stage. Certains même ont renoncé à trouver un travail honnête et cherchent la pitance par n’importe quels moyens, même délictueux.
Cela la fait réfléchir. Dégoûtée, elle s’en ouvre à son ami Rachil qui, elle le comprend maintenant, a eu raison de se lancer dans le commerce en attendant le très chimérique poste.
Qu’à cela ne tienne. Avec son aide et celle de trois amies, elle ouvre un petit café doublé d’une friperie. Le XXIe siècle n’est-il pas l’ère du développement personnel triomphant, où les manuels pour « entreprendre et réussir à partir de zéro » vont régler tous les problèmes de l’Afrique ?
Mais l’entreprise privée risque de se révéler un miroir aux alouettes tout aussi décourageant que l’intégration…

III. Le ciel des désillusions : grandes lignes thématiques
L’avant-propos situe nettement les positions de Mme Ramou : si elle est venue à l’écriture, c’est pour porter un projet de société progressiste. En exergue de son recueil, elle convoque Toni Morrison et Maya Angelou, et s’inscrit dans leur réflexion sur la situation de la femme dans certains milieux où les « normes sociales et culturelles » sont un frein à son épanouissement, à sa liberté même. Tolérance et diversité sont pourtant les conditions nécessaires au développement d’une société, s’attache-t-elle à démontrer.
Le ciel des désillusions met en scène des jeunes filles prometteuses, pleines de rêves : non seulement cela, mais des rêves réalistes, accessibles, sains. Elles n’ont rien demandé à personne, ont posé des jalons en toute modestie pour se faire une place normale dans la société, mais on leur a coupé l’herbe sous le pied. Leur cas, l’autrice ne le dissimule pas, est aggravé parce qu’elles sont des femmes, objets de règles complexes. Mais plus largement, elles sont représentatives d’une jeunesse africaine qui n’est pas maîtresse de son destin, alors que son poids démographique va croissant.
- Mariage arrangé/forcé
Le thème du mariage arrangé/forcé a fait son chemin dans les consciences depuis Les Impatientes de Djaïli Amadou Amal, autrice issue d’une zone culturelle voisine, le Nord du Cameroun. Mme Ramou en fait une analyse plus rêche, sans laisser comme sa consœur de place à la peinture brillante du mariage traditionnel. Cette nouvelle est insupportablement poignante. Oumra vit cet épisode comme un rejet, une expulsion. On la chosifie. Elle a honte.
La scène du mariage dit quelque chose de la dissonance cognitive à l’œuvre dans ces rites sociaux : on la frappe pendant même qu’on la maquille, respect glaçant de la forme (apprêts) cachant à peine la maltraitance. Et quand son père effondré se glisse au chevet de son lit d’hôpital, elle se heurte encore à « cette solide barrière qui séparait les émotions de son verbe. » La norme est si puissante que tous l’appliquent aveuglément, les bourreaux n’étant que des victimes d’une volonté se substituant à la leur.
Les tortures physiques endurées par Oumra signifient-elles donc qu’il y a un prix à payer pour obtenir le choix ? Que la liberté n’est que lot de consolation d’un trauma ?
2. Trauma
Le trauma est solidement ancré et se transmet désormais de génération en génération. Ainsi l’interdit jeté sur la possibilité de mariages interreligieux entre les familles d’Amina et de Régina a pour origine le mariage des propres parents d’Amina : alors qu’une cordialité distante semblait respectée dans sa famille élargie, le drame évité de justesse révèle que celle-ci les a en fait ostracisés, reniés de longue date. Leur entente a toujours été entachée de ce que la société voit comme un péché originel. Ils ne font que protéger les enfants, selon le même schéma que les parents d’Oumra, d’une obéissance tourmentée, à quelque chose qu’ils ne peuvent formuler.
Et de nouveau, la réconciliation se fait au prix du sang. Au risque même de la vie de ceux que les normes prétendaient protéger.
C’est ainsi que chaque nouvelle se ferme sur une conclusion douce-amère, en forme de happy end repoussé à un futur incertain. Éviter une mort incompréhensible est déjà une marque de progrès social ! Devenir adulte pour ces trois jeunes femmes, c’est donc renoncer à quelque chose de soi.
3. Renoncement
La nouvelle du renoncement, c’est Adieu chimère. Encore Nadia s’en sort-elle relativement mieux : elle a le loisir de temporiser. Elle a fait tout ce qu’il fallait pour atteindre l’autonomie : l’usage de ces acquis n’est que différé. Ce n’est pas absolument un mirage. Elle trouve même au passage l’amour et un début de prospérité. Mais elle a dû naviguer entre les eaux dangereuses du pot-de-vin (le secteur public) et de la coucherie (le secteur privé). Et comme s’exclame son amie Rohda, quand elle et ses amies sont applaudies pour leur petite entreprise, c’est parce que la bouffe et les fringues, ce sont des occupations de femmes ! Façon pratique pour les hommes de les évacuer…
Pour l’instant elle ne sera donc pas un centre décisionnaire dans cette société. Qui l’est, d’ailleurs ? Le Ciel des désillusions fait le constat d’une déresponsabilisation des pôles d’influence sociaux. Ce n’est pas qu’il ne soit aucun moyen de sauver Oumra, par exemple ; ou de marier Amina et Garga selon leurs vœux ; c’est qu’il n’y a personne qui s’en sente le droit, pas même les ordonnateurs de leur malheur. Et pourtant, réfléchit Nadia, agir en amont des problèmes, cela aurait du sens, plutôt que de voir la société contrainte de juger en aval, sans vraiment réparer quoi que ce soit. Qu’est-ce qu’une justice qui n’est pas là pour éviter les catastrophes ? Et dont les rendus ne permettront pas aux condamnés de refaire surface, les enfonçant plus encore ?
« Le périmètre d’amour de mon cœur était déjà bien défini », s’afflige Amina. Mme Ramou a d’ailleurs enfermé ses héroïnes dans des titres qui dessinent une géographie de l’enfermement : « dilemme », « périmètre », « adieu ». Jusqu’à ce « ciel » qui est un couvercle de « désillusions » plutôt qu’un horizon. Au mieux, elles devront aimer et rêver en secret. La réalité s’oppose pour l’heure à la personnalité. Elles savent maintenant que l’indépendance sera un combat.
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