Depuis près de deux décennies, Jeanne Louise Djanga (JLD) construit une œuvre littéraire riche et variée, allant de la poésie aux récits intimes, en passant par des textes ancrés dans l’imaginaire et la mémoire collective. Ses publications, de Au fil du Wouri (2007) à Le Cadenas (2021), témoignent d’une voix singulière qui explore les liens entre identité, mémoire et société. Alors qu’elle prépare pour 2027 une nouvelle parution, conçue comme une préparation au projet Vivre en diaspora, il est essentiel de comprendre les continuités et les ruptures dans son parcours, ainsi que les enjeux que cette œuvre soulève pour la littérature africaine contemporaine. Elle se livre sur le blog Biscottes Littéraires (BL)
BL : Comment définiriez-vous l’évolution de votre écriture depuis Au fil du Wouri jusqu’à Le Cadenas ?
JLD: Je mesure le chemin parcouru…Il y a indéniablement un fil conducteur qui relie ces deux ouvrages comme si l’histoire et la mémoire de mes pensées étaient des signes que je ne dois pas en rester là…Entre les deux, il y a eu des témoignages, des romans mais toute ma réflexion reste fidèle à ma personnalité, à la femme que j’étais et celle que je suis devenue.
Au fil du temps, il y a certainement de la maturité parce que l’on rencontre d’autres paysages, d’autres personnes qui vous élèvent et d’autres qui vous déçoivent. Mais tous contribuent à votre formation à la vie.
BL : Quels fils conducteurs relient vos différentes publications malgré la diversité des thèmes et des éditeurs ?
JLD: Il y en a plusieurs mais les relations humaines et leurs complexités m’interpellent toujours et en fond sonore, l’Afrique et son rapport avec le reste du monde. Je vis en Europe mais reste attachée à la terre de mes ancêtres : Le devoir de mémoire, l’ancestralité…Je viens de publier un DVD des « Portraits de Génies Africains » que j’ai soigneusement sélectionnés pour raviver la mémoire de nos enfants afin qu’ils aient des repères éducatifs…C’est aussi une source de motivation pour construire demain avec plus de lucidité et de réalisme.
BL : Dans vos ouvrages, on perçoit une tension entre l’intime et le collectif. Comment articulez-vous ces deux dimensions dans votre démarche littéraire ?
JLD: Un auteur met toujours un peu de lui dans la narration même s’il veut nuancer ses propos. Pour qu’une écriture soit vraie et traverse les époques, pour quelle soit intemporelle, elle doit interpeller le lecteur sur son quotidien et ses rêves…et en même temps, s’ancrer sur le présent à vivre intensément.
BL : Quel rôle joue votre propre expérience dans la construction de vos récits ?
JLD: Je me base presque toujours sur la vérité. J’écris ce que tout le monde peut vivre. Ma vie personnelle, même si elle est trépidante ne peut seule justifier que je lui accorde trop d’importance dans mes écrits. Néanmoins, « Les Chroniques Pimentées de Djlo », mon livre illustré qui va bientôt paraître est une suite d’aventures que j’ai vécues au Cameroun. Je me suis impliquée avec l’homme de la rue, avec des personnes qui, au quotidien ne se font pas forcément entendre et encore moins comprendre. J’ai vécu leurs joies et leurs peines et pour moi, c’est presque dix ans d’une immersion totale dans l’humain. C’est ma plus belle expérience.

BL : Vous avez annoncé une nouvelle publication pour 2027, en préparation de Vivre en diaspora. Pouvez-vous nous en dire davantage sur la genèse de ce projet ?
JLD: « Vivre en Diaspora » est le titre de l’ouvrage collectif de L’AMACAD (L’Amicale des Auteurs Camerounais de la Diaspora) J’y ai contribué et il sera présenté au public bientôt. Mon ouvrage « La France…Une Chance ? » parle de l’influence de l’Europe sur les Africains. Il ne les dissuade pas d’y venir, mais leur présente sans masque ce qu’ils doivent « sacrifier » pour y vivre…Partir vers de nouveaux horizons demandent parfois de renier ou alors d’accepter certaines choses qu’on ne soupçonnait même pas…Il faut parfois faire table rase de certaines valeurs, des certitudes, et c’est très difficile. On voit toujours le côté Eldorado, le côté extérieur mais jamais l’intériorité et cette dualité peut être destructrice si on n’est pas préparé à l’affronter. C’est un livre qui prépare à l’exil…qui vous dit « Voilà ce qui se passe réellement…Êtes-vous prêt à y faire face ? »
BL : Quelles problématiques de la diaspora souhaitez-vous mettre en lumière à travers ce texte ?
JLD: Je mets en lumière plusieurs sujets : Logement, mœurs, éducation, sexualité, maternité, la drogue…Nos valeurs africaines sont parfois aux antipodes de celle de l’Europe.
Lorsque je parle de sexualité, je parle de tous les sujets tabous en Afrique : La transgeneïté, l’homosexualité, l’échangisme, la Zoophilie et toutes les déviances sexuelles inimaginables…Bref tous les sujets dont on refuse l’existence en Afrique mais auxquels on sera confronté en Europe.
Je parle aussi de l’éducation qui est totalement différente en Europe…Un enfant ne vous appartient pas et si en Afrique vous vous sentez légitime de le « corriger », en Europe, vous pouvez être puni pour cela…
Le mariage aussi : L’homme peut répudier son épouse lui demander de sortir de la maison mais en Europe, c’est souvent l’homme qui sort de la maison ! Êtes-vous prêts à accepter cela ? C’est violent pour un Africain !
Devant toutes ces problématiques, vous pouvez vous sentir très seul et remettre en question votre désir de partir car vous savez ce que vous allez perdre : votre identité ou celle que vos ancêtres ont façonné depuis la nuit des temps.
BL : Votre œuvre navigue entre poésie, récit et confidences. Comment choisissez-vous la forme la plus adaptée à vos thèmes ?
JLD: J’aime la poésie mais seulement lorsqu’elle est déclamée. Le respect de cette forme d’écriture l’exige…
Pour le reste, je laisse ma vie et ses blessures me guider, afin de guérir et continuer d’avancer…
BL : Quelle place accordez-vous à la langue — française, mais aussi aux langues locales — dans votre écriture ?
JLD: J’écris en langue française parce que je n’ai pas le choix. Si j’écrivais en ma langue maternelle, nous ne pourrions pas communiquer : La preuve…cette interview est en français. Je parle ma langue maternelle mais si j’écrivais en cette langue, combien de personnes me liraient ? Il y a un vrai travail à faire dans ce domaine et la prise de conscience de nos autorités est effective.
BL : Comment percevez-vous la réception de vos ouvrages par le public camerounais et au-delà ?
JLD: Je crois qu’il y a une certaine pudeur des lecteurs camerounais en la matière. Ils lisent apprécient mais il n’y a pas suffisamment d’échanges ni de retours à ce propos…Seuls les regards, les invitations, les sollicitations culturelles sont la preuve que le public apprécie. J’ai été par 3 fois consécutifs la présidente de « MATILA Ô DUALA » le concours de nouvelles du salon du livre de Douala. C’est une preuve irréfutable qu’il y a une réelle approbation du public Camerounais pour mes ouvrages.

BL : Selon vous, quelle contribution votre œuvre apporte-t-elle à la littérature africaine contemporaine et à la réflexion sur l’identité ?
JLD: Franchement, je n’en sais rien. Je laisse le soin aux autres de me le dire ou de le dire. J’écris, je publie et c’est au public et aux critiques littéraires que vous êtes d’en juger…
BL : Que souhaitez-vous que vos lecteurs retiennent de votre parcours littéraire ?
JLD: Écrire, c’est leur accorder non seulement du temps, mais aussi de l’énergie positive et ce n’est pas rien. Au-delà de mon parcours littéraire, je souhaite juste qu’ils lisent et qu’ils s’en réjouissent.
BL : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes écrivains, notamment aux femmes, qui cherchent à inscrire leur voix dans le champ littéraire ?
JLD: En général, la passion n’est pas une question d’argent, c’est une question d’intégrité et de respect de soi. Si vous aimez vraiment, vous accepterez de souffrir…La question est : « Jusqu’à quand ? »
Qui est prêt à souffrir indéfiniment par amour pour quelque chose ou pour une personne si elle ne prend pas soin de vous ? L’écriture c’est pareil…son amour est inconditionnel et personne ne pourra vous dire ce que vous avez à faire. Un jour arrive ou la vérité s’impose d’elle-même. Le temps révèle qui vous êtes et ce que vous voulez vraiment faire et devenir.
Propos recueillis par Nkul Beti –
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